Phoenix iberica et les palmiers dattiers

Palmier dattier de La Rambla : espèce, variété ou mythe ?

En 1997, des botanistes de l’Université de Murcie ont décrit une nouvelle espèce, Phoenix iberica [1], une « espèce ibérique, qui ressemble beaucoup au palmier dattier, bien que ses fruits soient plus petits en taille et en qualité ». Les botanistes ont decrit les palmiers de populations naturelles des côtes du fleuve Chícamo, dans le désert d’Abanilla (Murcie), aujourd’hui réserve naturelle fluviale protégée. Depuis sa description, ce palmier est très controversé tant parmi les amateurs de palmiers que dans la communauté scientifique. S’il est vrai que les principales institutions taxonomiques ne reconnaissent toujours pas P iberica comme espèce ou comme variété [2,3], il est également vrai que les études moléculaires sont capables de détecter l’exception génétique de ces populations murciennes [4]. Deux hypothèses coexistent aujourd’hui, l’hypothèse « naturalisée » et l’hypothèse « vicariante ». Mais avant d’entrer en sujet, remettons-nous un peu dans le contexte.

Le contexte des palmiers dattiers

Le genre Phoenix comprend 14 espèces, généralement connues sous le nom de palmiers dattiers, réparties dans le sud de l’Europe, l’Afrique, la Péninsule Arabique et l’Asie du Sud. L’une d’entre elles, P dactylifera ou palmier dattier au sens strict, est une espèce répandue en culture en Afrique du Nord, dans le bassin Méditerranéen et au Moyen-Orient, mais dont aucune population naturelle n’est actuellement connue [5,6]. Il existe des centaines de variétés artificielles de P dactylifera, telles que les variétés “Mejdool” ou “Barhee” , et leur culture est destinée à la production de dattes. Dactylifera est l’une des plus anciennes plantes domestiques connues, plantée et sélectionnée depuis plus de 5 000 ans en Mésopotamie [7]. Sa culture s’est rapidement répandue dans toute l’Afrique du Nord, et la plante a été emenée jusqu’au sud de l’Espagne par les Phéniciens, avant l’invasion de l’Hispanie par les Romains [8].

 

Se chevauchant avec P dactylifera se trouvent P caespitosa, P sylvestris et les dattiers des îles, Phoenix canariensis, atlantica et theophrasti. En dehors de la région dominée par les cultures de P dactylifera, on trouve d’une part le palmier dattier du Senegal, P reclinata, largement répandue dans toute l’Afrique subsaharienne, et d’autre part les palmiers dattiers d’Asie du Sud-Est. Officiellement, P iberica appartient à l’aire de répartition des Phoenix dactylifera cultivés, qui ont été répandus pendant les temps anciens.

L’hypothèse “naturalisée”

Il n’est pas surprenant que la communauté scientifique internationale n’accepte pas P iberica puisque les autorités espagnoles elles-mêmes ne reconnaissent pas son statut de taxon. Le volume 18 de Flora Iberica, le manuel de référence botanique des espèces végétales de la Péninsule Ibérique et des îles Baléares, publié par le Jardin botanique royal de Madrid, fait référence à ce palmier dans la section consacrée à P dactylifera, indiquant que les palmiers dattiers de la Rambla« pourraient appartenir à des spécimens naturalisés de P. dactylifera » [9]. Selon cette théorie, les Phéniciens ont apporté dans la Péninsule Ibérique, où aucune plante du genre Phoenix n’existait auparavant, des spécimens de dattiers pour leur plantation agricole. Au cours des siècles, les populations sauvages se sont développées à partir de graines échappées des cultures, ayant pu évoluer légèrement dans les nouvelles conditions naturelles des environs de la rivière Chícamo. Cette hypothèse n’accorde donc pas une valeur intrinsèque au palmier dattier de la rambla.

L’hypothèse “vicariante”

L’hypothèse alternative, défendue par les mêmes auteurs qui ont décrit l’espèce en 1997, suggère que différentes variétés sauvages de palmier dactylifera, antérieures à la domestication, ont persisté et évolué dans les limites de leur distribution naturelle d’origine [10]. Soutenue par des analyses moléculaires des graines, cette étude propose que les espèces P canariensis, P iberica, P theophrasti, P sylvestris, P caespitosa et P atlantica sont en fait des espèces vicariantes, seuls vestiges des espèces sauvages originales de palmiers dattiers fruitiers. En effet, toutes ces espèces ont des caractéristiques anatomiques très similaires entre elles et au palmier dattier cultivé, et elles se retrouvent toutes dans les limites géographiques actuelles séparant les zones cultivées par P dactylifera et les régions dominées par les palmiers dattiers d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud-Est.
 
 

En conclusion,

le palmier dattier de la Rambla, P iberica, est le seul palmier endémique d’Europe continentale et l’un des rares palmiers européens connus. Il existe une hypothèse selon laquelle il s’agirait d’un palmier dattier cultivé qui se serait échappé et serait devenu sauvage dans les bassins fluviaux des déserts du Levant espagnol. Bien qu’il n’ait pas encore de reconnaissance taxonomique, des études moléculaires indiquent qu’il s’agit d’une espèce distincte. L’hypothèse selon laquelle il s’agit d’une espèce vicariante, relictuelle de la distribution des palmiers dattiers à fruit sauvage, avant la diffusion des variétés domestiquées, se renforce.

Références bibliographiques

[1] Rivera Nuñez, D., Obón de Castro, C., Ríos Ruiz, S., Selma Ferrández, C., Méndez Colmenero, F., Verde López, A., y Cano Trigueros, F., (1997). Las variedades tradicionales de frutales de la cuenca del río Segura. Catálogo Entnobotánico (1): Frutos secos, Oleaginosos, Frutales de Hueso, Almendros y Frutales de Pepita, páginas 72-76. Universidad de Murcia.

[2] APG IV en Global Biodiversity Information Facility https://www.gbif.org/ consulté en mars 2022

[3]  Royal Botanic Gardens, Kew. Wolrd Checklist of Selected Plant Families (WCSP) https://wcsp.science.kew.org/ consulté en mars 2022

[4] Gros-Balthazard, M., Michel Hazzouri, K., y Mark Flowers J (2018). Genomic Insights into Date Palm Origins. Genes, 9, 502; doi:10.3390/genes9100502

[5] Gros-Balthazard, M., Baker, W.J., Leitch, I.J., Pellicer, J., Powell, R.F., Bellot, S. (2021). Systematics and Evolution of the Genus Phoenix: Towards Understanding Date Palm Origins. In: Al-Khayri, J.M., Jain, S.M., Johnson, D.V. (eds) The Date Palm Genome, Vol. 1. Compendium of Plant Genomes. Springer, Cham. https://doi.org/10.1007/978-3-030-73746-7_2

[6] Gros-Balthazard M, Newton C, Ivorra S, Pierre M-H, Pintaud J-C, Terral J-F (2016) The Domestication Syndrome in Phoenix dactylifera Seeds: Toward the Identification of Wild Date Palm Populations. PLoS ONE 11(3): e0152394. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0152394

[7] Chao C. T. y Krueger R. R. (2007). The Date Palm (Phoenix dactylifera L.): Overview of Biology, Uses, and Cultivation. American Society for Horticultural Sciences 42(5) doi:10.21273/HORTSCI.42.5.1077

[8] Rivera, D., Obón, C., Alcaraz, F., Laguna, E., y Johnson, D.
(2018). Date-palm (Phoenix, Arecaceae) iconography in coins from the Mediterranean and West Asia (485 BC–1189 AD). Journal of Cultural Heritage, 37 doi:10.1016/j.culher.2018.10.010

[9] Castroviejo, S. et al. (eds.) (2008). Flora Iberica 18: 1-420. Real Jardín Botánico, CSIC, Madrid

[10] Rivera, D., Obón de Castro, C., Carreño, E. , Inocencio C., Alcaraz, F., Ríos, S., Palazón, J.A., Vázquez, L., y Laguna, E. (2008). Morphological Systematics of Date-Palm Diversity (Phoenix, Arecaceae) in Western Europe and Some Preliminary Molecular Results. Acta Horticulturae, 799. doi: 10.17660/ActaHortic.2008.799.11

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